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Côte-d’Ivoire : M’ma Camara, la journaliste qui fait la fierté de sa corporation

Côte-d’Ivoire : M’ma Camara, la journaliste qui fait la fierté de sa corporation

A l’occasion de la Journée internationale de la femme, Ivoirematin.com a décidé de mettre en lumière la première femme Journaliste Reporter d’Images (JRI) de Côte d’Ivoire et l’une des premières d’Afrique. Dans cette interview-portrait, M’ma Camara nous raconte avec beaucoup d’émotions son parcours scolaire et professionnel fait de haut et de bas. Un parcours qui se pose et s’impose comme un vadémécum pour la jeune génération.

INTERVIEW (Réalisée par Pierre Ephèse)

Ivoirematin.com : M’ma Camara, c’est connu, vous êtes la première femme JRI de Côte d’Ivoire. Peut-on avoir encore plus de détails sur vous ?

M’ma Camara : Je suis M’ma Camara, journaliste reporter d’images pour l’agence de presse africaine (APA news) qui diffuse en gros des informations, reportage (news, télé photos) à ses partenaires. Le métier du journaliste Reporter d’Images, c’est de l’idéologie à la diffusion en passant bien sûr par la collecte, la réalisation, le traitement. Je suis également présidente de l’Association de la presse étrangère en Côte d’Ivoire. (APE CI). Je me suis intéressée au métier du cinéma et du journalisme en 2000 où j’ai eu mes premiers contacts avec ces deux corps de métier et depuis 2003 je fais mon chemin.

A quoi ressemble une journée de travail d’une JRI comme vous ?

Mes journées commencent avec la conférence de rédaction. Une fois sur le lieu du reportage, je commence d’abord à analyser l’environnement avant de cibler les personnes à interviewer. Travailler en agence, c’est la rapidité et encore plus quand on est JRI. Il faut être plus rapide dans la collecte, le traitement, et la diffusion de ton contenu. Ça n’attend pas puisque les clients vous attentent ; c’est savoir s’organiser et être structuré dans la tête, sinon vous ne savez pas où vous partez.

Quel a été votre parcours scolaire ?

Je suis un produit fini de la Côte d’Ivoire et j’en suis fière. Sans moyens, la volonté propulse. Je suis née à Abidjan et j’y ai reçu l’essentiel de mon éducation sociale, scolaire et professionnelle. Je suis diplômée d’un BTS en gestion commerciale, et titulaire de deux Masters en marketing – management, et en communication option journalisme d’investigation. Je prépare d’autres Masters et aussi mon Doctorat. D’ici deux ans vous allez m’appeler Dr M’ma Camara (Rire). On peut être formé en Afrique et être un bon leader.

Pourquoi et comment êtes-vous venue au journalisme ?

(Rire) Le quartier est sorti… Je suis très curieuse, Observatrice de nature avec une mentalité critique, d’équilibriste et décisionnaire. A cela il faut ajouter ma rigueur, et mon intuition développée. À la base, je ne savais pas que je pouvais être journaliste. J’avais commencé par suivre des études dans des filières autres que la communication. J’ai aimé le métier de journaliste par la suite. J’ai aimé la passion de certains devanciers de la presse. Seul le destin sait ce qui est mieux pour nous. Avec un peu de motivation, l’univers et la nature nous facilitent la tâche. Nous étions en classe quand mon professeur de français Al Seny Dembélé, actuellement Directeur Général de la radiodiffusion télévision ivoirienne (RTI), a été arrêté et mis en prison. J’ai eu mal, très mal et j’ai fait le compte-rendu dans mon journal personnel. Je me suis dit qu’il faut que j’arrive à ce métier pour lui donner un autre regard. Il y a eu plusieurs motivations et celle-ci en fait partie. J’attendais que le destin me mène vers la porte de la presse et je pense que nous sommes en train d’y arriver et nous y arriverons. Dans ce milieu professionnel, la curiosité est primordiale, l’écriture est d’art et doit être enrichie par la collecte de votre curiosité.

Au départ, je vous assure, ce n’était pas facile avec le regard des autres sur vous une femme à la caméra. J’étais toujours la seule femme parmi les hommes cameramen sur le terrain et ils m’encourageaient.

Vous rentrez dans la presse et par la suite vous devenez la première femme Journaliste Reporter d’Images en Côte d’Ivoire et l’une des premières en Afrique. Racontez-nous l’histoire de cette spécialisation ?

Je suis devenue Journaliste Reporter d’Images par frustration. J’ai eu une expérience frustrante. Mon Cameraman, quand je l’attendais par moment pour des reportages, il prenait son temps. Souvent il accusait des retards. Vous savez comment c’est difficile d’obtenir un rendez-vous avec des personnalités ! Lorsque vous accusez un retard, la personne à un emploi du temps à honorer et il ne peut pas vous attendre toute une journée. J’ai raté plusieurs opportunités à cause de ses retards et aussi de ses négligences. Vous savez, j’ai été formé par Arentess de Bonalii en réalisation cinéma et bien avant de commencer ma formation, il m’a dit qu’on ne peut pas être bon réalisateur si on ne maitrise pas l’écriture cinématographique, la caméra et le montage. C’est ainsi que j’ai touché à ma première caméra sur le terrain et appris le montage vidéo. Pour en revenir à cette frustration de mon cameraman, alors que je l’attendais pour un reportage à 9 h, il ne s’est pas pointé. Je l’ai attendu jusqu’à 11h, il ne décrochait pas mes appels et après son téléphone ne passait plus. J’ai donc décidé de prendre le matériel et je suis allée filmer. Après, j’ai fait mon montage. Le sujet a été bien apprécié et j’ai reçu les félicitations du rédacteur en chef. Je me suis rendu compte que le travail est allé très vite et sans pression. C’est ainsi que mon histoire a vraiment commencé en tant que femme Journaliste Reporter d’Images. J’étais la première femme à l’exercer en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest. Disons, je fais partie des premières femmes JRI en Afrique. Je voyais des femmes JRI, mais elles étaient toutes des expatriées qui venaient pour des missions. Vous savez, c’est pour moi une fierté. Au départ, je vous assure, ce n’était pas facile avec le regard des autres sur vous une femme à la caméra. J’étais toujours la seule femme parmi les hommes cameramen sur le terrain et ils m’encourageaient. Ils m’aidaient souvent quand j’avais des difficultés. Je vous assure, ces hommes m’ont apporté beaucoup dans ma formation professionnelle avant d’aller faire ma formation académique.

Quel était ce regard des autres sur vous dans vos débuts ?

Vous savez, le métier de journaliste en Afrique n’est pas facile. J’ai travaillé dure pour me faire une place et le secret c’est de savoir s’approcher des ainés. Pendant trois ans je n’avais pas de salaire. Je payais mon transport pour aller faire mes productions. Ma satisfaction, c’est quand mes productions étaient diffusées. C’est vrai que je n’avais pas d’argent, mais j’étais honorée et cela a créé une confiance entre moi et les personnes que j’approchais pour mes sujets. Quand vous commencez en tant que pigiste, il faut avoir des moyens et cela n’a pas été facile pour moi. Mon carnet d’adresse m’a beaucoup aidé. Ma galère dans mes débuts dans la presse était pour moi un investissement pour ma notoriété et mon épanouissement.

Qu’est-ce que le métier de JRI vous a apporté?

J’ai beaucoup appris de ce métier. J’ai appris à comprendre les autres et à me mettre dans la peau des autres. J’ai appris à ne pas juger dans ce métier, en écoutant les différentes parties. J’ai appris à m’imposer et à ne pas marcher sur les autres. J’ai appris beaucoup et je rends ce que j’ai appris aux plus jeunes. En tant que JRI, j’ai beaucoup voyagé en Afrique, en Europe, en Asie, en Amérique… Et ce fut très enrichissant. Je pense que cela dépend du poste qu’on occupe mais dans l’ensemble, on apprend tous les jours. On rencontre chaque jour de nouvelles personnes, on traite des sujets différents et on découvre ainsi beaucoup de choses. C’est un métier qui n’est pas lassant. C’est un métier qui n’aime pas partager son temps. Il est ‘’égoïste  » (rire). On a du mal à concilier travail et vie de famille. Surtout quand vous êtes pigiste, vous devez faire face à quelques difficultés financières. Vous êtes votre propre entreprise donc vous n’avez pas du temps pour vous et votre entourage.

Chaque expérience dans ce métier que j’exerce avec passion est un fait marquant et une écriture différente dans mon histoire

Justement, comment parvenez-vous à concilier vie privée et vie professionnelle?

C’est vrai nous n’allons pas cacher cette vérité, des femmes ont de plus en plus des difficultés à concilier vie privée et vie professionnelle. Ce sont elles qui assument la majorité des tâches ménagères estimée à 90%. La culture africaine constitue un gros frein à cet équilibre professionnel et familial. Il faut arriver à la sensibilisation des conjoints et du peuple africain en général. Me concernant, il faut le reconnaitre, le métier de journaliste absorbe 80% de mon temps. Néanmoins j’arrive à donner satisfaction sur le plan professionnel et sur le plan familial. Je sais définir mes ambitions et mes priorités, à la fois dans ma vie personnelle et professionnelle. Je sais faire des choix et les assumer le plus possible. Je m’organise pour alléger mon esprit au maximum et pouvoir être le plus efficace possible. Il faut savoir mettre en confiance son conjoint et parler régulièrement avec lui. Surtout que nous sommes toujours en voyage, la confiance mutuelle joue à 90%.

Quels sont les faits marquants de votre parcours professionnel en tant que JRI ?

Je vais vous étonner ! Le premier fait marquant de mon histoire, c’est d’être allée à l’école. Je remercie mes parents, oui mon père et ma mère de nous avoir donné notre chance en nous inscrivant aux cours préparatoires première année (CP1). C’est l’élément déclencheur de ma réussite.
L’histoire était trop belle ! Ma mère nous a accompagnées à l’école pour la première fois, ma sœur jumelle et moi. Quand elle nous a fait entrer dans la salle de classe nous étions dans l’uniforme de couleur marron 10 000 carreaux. Elle nous a tenu la main et elle nous a dit : « Les filles, vous êtes mes copines et maintenant vous êtes devenues mes parents (père et mère). Je compte sur vous pour aller très loin dans vos études. Moi je n’ai pas eu cette chance. J’ai eu le BAC et en première année de l’université j’ai été contrainte au mariage. Je ne regrette pas parce que je vous ai eues dans ce mariage et je serai encore heureuse si vous dépassez mon niveau d’étude d’au moins de 2 ans.
Trop d’émotions et chaque fois que c’est dur nous nous rappelons de cette phrase et nous n’abandonnons jamais. Aujourd’hui, je peux vous le dire ma mère est fière de ma sœur jumelle et moi. Nous avons été éprouvées, oui beaucoup éprouvées jusqu’à vouloir abandonner les études pour être servante. Mais grâce à la volonté de mes parents de ne pas nous laisser sur le carreau, nous avons continué nos études. J’ai commencé le commerce très tôt et j’ai commencé à voyager hors de la Côte d’Ivoire à l’âge de 16 ans. Cela m’a conduite jusqu’en Chine. Comme faits marquants aussi, ce sont ces reportages de guerre que j’ai eus à faire dans certains pays en crise avec des risques rencontrés. Chaque expérience dans ce métier que j’exerce avec passion est un fait marquant et une écriture différente dans mon histoire

En tant que femme, quel est le fait difficile auquel vous avez été confrontée dans l’exercice de votre métier et comment vous l’avez surmonté ?

Les difficultés font partie de notre quotidien en tant que journaliste. Je participais à une sélection de camerawomen pour une grande activité sportive. Quand je suis arrivée avec mes nombreux papiers professionnels, le patron a dit à son collaborateur Hassan: « Je t’avais dit pas de femme ». Ils ont ensuite continué la conversation en arabe. J’en ai été froissée, quand mon ami qui m’avait fait appel est revenu vers moi pour me dire : « Désolé jumelle, ça n’a pas marché parce que le boss n’a pas confiance aux femmes. Je suis rentrée toute triste mais motivée. Vous savez pourquoi ? Parce que je devrais relever un défi. Mais comment me fait voir par son patron ? J’ai donc appelé Hassan et il m’a dit : « Le jour du match tu peux faire un sujet qui n’a rien à voir avec le direct du match. J’ai donc fait des à-côtés avec les communautés des pays représentés dans la compétition et chaque jour j’avais une vidéo à envoyer avec des histoires différentes. Mon cher Hassan les a présentées à son patron mais il ne lui a pas dit qui les produisait. Quand son patron a appris par la suite que c’était moi, il m’a dit : « Félicitations ! On prend tes sujets. » A la fin avant son départ, il m’a offert une montre et il m’a dit : « Ne regarde pas le temps passé sur la montre. Mais, mets-la à l’heure chaque fois qu’elle veut s’arrêter. »

Le seul parcours de combattante en tant que femme entreprenante est de pouvoir surmonter sa peur et de s’affirmer. S’affirmer, c’est se faire confiance, et se faire confiance, c’est être le propre artisan de sa réussite. Il n’y a pas mieux que vous-même pour bien sculpter votre art.

Quels sont aujourd’hui vos projets ?

Je suis contre le fait de faire du métier de JRI un métier de dépannage, parce qu’on sait juste appuyer le power et l’off de la caméra. Mon souhait est de voir de vraies Journalistes Reporters d’Images femmes en Afrique et surtout en Côte d’Ivoire ; des JRI de qualité dans la collecte et le traitement de l’information, le langage vidéo, l’écriture du montage vidéo et le traitement audio. À cet égard, à partir du mois de juin j’organise des masters classes sur le JRI pour des femmes journalistes en Côte d’Ivoire. Je compte former une cinquantaine de femmes dans cette spécialité gratuitement. Pour y parvenir, j’ai une ONG que je dirige. Il s’agit de Mahmédias dont l’objectif premier est de s’assurer du bien-être des hommes de médias, de leur formation et leur responsabilité sociétale pour un essor économique favorable de l’Afrique. Elle veut contribuer à éduquer sur le rôle des médias, de l’information et de la communication. Mahmédias vise en effet à former des cybers citoyens à comprendre et à apprécier avec un sens critique les différents aspects des médias et leur contenu. L’éducation aux médias, à l’information et à la communication doit constituer de nouveaux défis dans le rôle que joue le journaliste. J’ai également mis sur pied Mafondation qui est une solution complète aux démarches de réduction du gaspillage alimentaire, de l’eau, de l’énergie… Sauver des tonnes de denrées alimentaires qui se retrouvent dans les poubelles chaque jour au profit des personnes en difficulté alimentaire.

Quels conseils pour tes jeunes sœurs journalistes qui aimeraient se lancer dans le JRI ?

Vous savez, ici en Afrique la confiance en soi est l’une des qualités les moins bien partagées et mal enseignées dans notre culture. Mais une solution existe et elle est en chaque femme, c’est d’arrêter de se dévaloriser et de manquer d’assurance, il faut oser et s’affirmer. L’investissement durable se trouve dans la stratégie de planification : plus vous êtes ambitieux, plus vous vous donnez les moyens de vous enraciner dans ce secteur. Le travail est une passion et le travail bien fait et reconnu est le premier salaire que chaque femme doit pouvoir se procurer avant les pécules de la fin du mois. Le seul parcours de combattante en tant que femme entreprenante est de pouvoir surmonter sa peur et de s’affirmer. S’affirmer, c’est se faire confiance, et se faire confiance, c’est être le propre artisan de sa réussite. Il n’y a pas mieux que vous-même pour bien sculpter votre art. Chères consœurs prenez en main votre destin et écrivez votre histoire.

Votre mot de la fin

On ne vient pas au journalisme pour être riche mais pour être un acteur du développement. Le métier de JRI est un métier noble et il n’y a pas de honte à cela en tant que femme à le pratiquer. Ce n’est pas notre rôle d’enflammer mais de faire comprendre, prendre conscience, résoudre et apaiser. Il faut savoir être humble dans ce métier. Je vous remercie pour l’occasion que vous m’offrez pour parler aux femmes.

M’ma Camara en plein reportage

Le Grand Angle avec Ivoire Matin

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